
Exposition
La «Maison Amiral», futur écrin du Musée Amoureux de la Bretagne, est une demeure historique remarquable construite au XVIe siècle puis occupée pendant des générations par des familles d’armateurs et marchands. On pourrait dire, en language contemporain, qu’ils furent de grands entrepreneurs de la première mondialisation du commerce.
Synthèse de l'évolution historique
Une maison marchande étendue et reconstruite

Roscoff offre aux visiteurs amateurs de patrimoine de magnifiques bâtiments avec leur florilège d’écritures ornementales. Son église (1522- 1545), son enclos et les deux ossuaires sont inscrits sur la liste des candidats des « Enclos Paroissiaux » au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le Léon et les alentours disposent de châteaux, de nombreux manoirs, de logis et chapelles qui sont de véritables bijoux à contempler… Or, ils sont quasiment tous de la même époque. Pourquoi ?
Ces monuments que l’on retrouve à Saint Pol de Léon, Morlaix, Saint Thégonnec, Guimiliau, PLeyben et autres lieux, principalement dans le Finistère mais aussi les Côtes d’Armor, le Morbihan et même l’Ile-et-Vilaine, sont le fruit d’une conjonction historique unique qui apparaît à la fin du XVe siècle. La rencontre entre la foi chrétienne, dynamisée par la Contre-Réforme catholique, et l’essor économique exceptionnel dû essentiellement au tissage du lin et au commerce de toiles dans le contexte de l’épopée des grandes découvertes. Cette activité exportatrice vers l’Angleterre, l’Espagne, les Amériques… que l’on peut qualifier d’extraodinaire pour l’époque s’est avérée particulièrement rémunératrice. Les bateaux sculptés qui ornent la façade de l’église de Roscoff ne laissent d’ailleurs aucun doute sur l’origine de l’argent qui a servi à la construction et à la décoration. 
La grande salle du rez-de-chaussée du Musée Amoureux de la Bretagne partagera le récit de cette période de l’Histoire de la Bretagne, à ce «merveilleux mélange entre les arts contemporains et les savoir-faire locaux, les dogmes de l’Eglise et les croyances populaires qui a donné naissance à un univers original et foisonnant» (François de Beaulieu. Ref. in fine).
La présente Notice historique s’inspire et partage des extraits du très complet ouvrage du Professeur des Universités Alain Croix : «L’âge d’or de la Bretagne 1532 – 1675». Dès l’introduction, l’auteur cite le sire de Montmartin au lendemain des guerres de religion qui fait référence à la richesse de la Bretagne comme un «Petit Pérou», et l’on sait que les hommes du XVIe siècle ont été profondément marqués l’Eldorado ! On est bien loin de l’image d’une Bretagne qui aurait toujours été pauvre et sous-développée véhiculée principalement sous la Troisième République.
La Bretagne dans la politique extérieure française
En fait, la Bretagne de « l’âge d’or » est bien loin des enjeux stratégiques à l’époque de Marignan, 1515, et des traités de Westphalie, 1648. La France est alors souvent en guerre mais ce siècle et demi 1532 – 1675 correspond pour la Bretagne à une période de paix.
La province fournit peu d’hommes en l’absence de conscription. Il n’y a pas à l’époque en Bretagne, la plupart du temps, de troupes royales. Le chef militaire de la province, le gouverneur, ne commande pas grand-chose. Une des rares initiatives notables, la construction du château du Taureau dans la rivière de Morlaix, entre 1544 et 1552, se mène aux frais de la ville et ses habitants en assurent eux-mêmes la garde.
La Bretagne est évidemment province frontière maritime, pacifique seulement parce que les choix stratégiques des rois de France et d’Angleterre ne les conduisent pas à des affrontements fondamentaux à notre période, et parce que les flottes espagnoles sont occupées ailleurs, dans le trafic américain ou contre l’Angleterre. Le tournant n’interviendra que vers 1667-1680. Le grand affrontement entre la France et l’Angleterre qui se précisera alors va rendre à la frontière bretonne une réelle importance et conduire au développement militaire de Brest mais à l’arrêt brutal de son économie.
Cette période relativement tranquille épargnera également la Bretagne des guerres de religion car le protestantisme n’y aura que peu d’influence mais elle connaîtra des affrontements pendant la Ligue qui oppose entre eux des catholiques, ceux groupés derrière le duc de Mayenne, frère du duc de Guise, et le roi Henri III puis, après l’assassinat de celui-ci le 1er août 1589, son successeur Henri IV. Pendant plus de deux ans, la Bretagne est alors livrée aux opérations sans la moindre envergure militaire, mais aux conséquences terribles, de chefs de bande comme Guy Eder de La Fontenelle (officiellement ligueur). Il est d’ailleurs probable que la « Maison Amiral » actuelle ait été reconstruite après avoir été ravagée par Fontenelle.
L'économie d'un pays de cocagne
Mais revenons à l’économie d’un pays de cocagne qui nous a transmis de magnifiques bâtiments historiques et sur un cliché encore préface de nos jours. L’isolement de la Bretagne d’alors, tant global qu’intérieur, est plus que relatif: c’est un mythe, un anachronisme flagrant dans la lecture du paysage d’une province qui figure au contraire parmi les plus ouvertes et les plus accessibles du royaume dans un contexte beaucoup européen que national.
A l’avènement de Louis XIV, la Bretagne compte 1 800 000 habitants. Il s’agit d’une des grosses masses démographiques du royaume, en 9 et 10% des sujets du roi. C’est d’ailleurs une place qu’elle ne retrouvera jamais.
Alors que l’on perçoit aujourd’hui cette région comme esssentiellement agricole, aux XVIe et XVIIe siècles la Bretagne est une grande région industrielle, à la réputation et aux débouchés internationaux. Les produits bretons sont présents aux Philippines comme au Pérou, en Angleterre comme en Espagne…
La Bretagne est, dans le contexte d’alors, riche en énergie industrielle qui vient du vent et surtout de l’eau, une eau qui est maîtrisée sur de modestes rivières. Les moulins sont ainsi très développés et notamment des moulins à marée, apparus dès le XIIe siècle, qui sont souvent associés à des moulins à vent: on en dénombre par exemple pas moins de quatre dans la petite île de Batz, face à Roscoff !
La Bretagne et de Léon sont fort bien placés dans ce qui est la première industrie des XVIe et XVIIe siècles, le textile. Le lin et le chanvre avides d’humidité y trouvent des conditions favorables.
La fantastique aventure maritime qui commence en Europe à la fin du XVe siècle évoque pour nous des noms illustres, de Christophe Colomb à Vasco de Gama, des horizons lointains, de l’Amérique à Java, des navires, caravelles ou gallions, et plus largement la fameuse route des Indes, de Cadix vers les Amériques.
La Bretagne participe activement à cette aventure dans le domaine de l’intendance, laquelle est très profitable: les voiles sont de toile de chanvre et plus prosaïquement, les marchandises voyagent alors pour la plupart dans des «balles» enveloppées de toiles de chanvre. Il s’agit donc d’un marché en pleine expansion à l’échelle de l’Europe. Les fournisseurs bretons y tiennent la première place, en raison de la proximité et de liens anciens avec l’Espagne que ne vient perturber aucune conversion à l’hérésie protestante.
Le véritable développement de la culture du lin est lié à l’importation de la linette de Flandre, qui donne une plante beaucoup plus haute que la bretonne. Cette importation commence en 1590 via Roscoff. Quelques décennies plus tard, la graine arrive par barils depuis la mer Baltique «en beaucoup plus grande quantité qu’auparavant» note un auteur en 1636. Ainsi se développe rapidement une industrie toilière: le tissage se pratique à la campagne, la commercialisation est contrôlée par les villes.
La toile est de très loin la première industrie exportatrice de France, par la valeur de la production et par la valeur des produits exportés. Près d’un tiers de tous les produits acheminés d’Europe vers l’Amérique espagnole via Cadix sont des toiles, dont 75% sont françaises, et la moitié de ces toiles viennent de Bretagne. C’est stupéfiant! Le huitième, en valeur qui plus est, de toutes les exportations européennes vers l’Amérique espagnole, de la Californie au Rio de la Plata, est fait de toiles bretonnes.
La célèbre place de Locronan, les enclos paroissiaux de l’actuel Finistère, les belles maisons d’armateurs, les magnifiques retables de tant d’églises rurales, tant d’œuvres d’art, tant de clochers, de manoirs… ce sont les toiles.
L’activité économique bretonne florissante, son «âge d’or», sera sacrifiée suite avec la mise en place du second tarif douanier par Colbert en 1667 (après celui de 1664). La guerre commerciale est alors portée contre les Provinces Unies et contre l’Angleterre par le doublement des droits sur les marchandises manufacturées (tissus, laines, dentelles). La riposte des deux puissances visées amorce alors le ralentissement de l’activité toilière, d’autant que l’Angleterre choisit de s’approvisionner auprès des pays nordiques comme la hollande plutôt qu’en Bretagne. L’engrenage des guerres qui suivront ne font qu’empirer la situation et l’essor économique du Léon et de la région seront stoppés nets.
La « Maison Amiral » - Musée Amoureux de la Bretagne, partagera le destin de cette Histoire et des ses acteurs Roscovites, celle du dynamisme, de l’ouverture sur le monde, celles d’économies rurales étroitement liées à celle de ports.
Sources:
L’âge d’or de la Bretagne 1532 – 1675, Alain croix, Éditions Ouest France Université, 1993
Enclos paroissiaux, Hervé Quemener et Jean-Yves Guillaume, Éditions Géorama, 2019
Enclos paroissiaux de Bretagne, François de Beaulieu et Hervé Ronné, Éditions Ouest
France, 2025